Instinctivement, le sifflement qui déchire le silence du désert fait d’abord lever les yeux au ciel. Un avion de chasse lancé pleins gaz en rase-mottes, forcément… Et puis à l’horizon se met soudain à grossir un épais nuage de sable.

Philippe ALFROY
Agence France-Presse

À peine le temps de cligner des yeux qu’une flèche hurlante traverse de part en part le lac asséché de Hakskeen Pan, dans l’extrême nord du désert de Kalahari, en Afrique du Sud.

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Le Bloodhound, durant un test de freins aériens. Les tests se font avec un réacteur Rolls Royce EJ200, celui qui propulse l'avion de chasse Eurofighter Typhoon. Pour atteindre 1600 km/h, un moteur de fusée sera installé.

Mais oui, c’est bien une voiture qui vient de vous filer sous le nez à la vitesse d’une balle de fusil.

Conçu et construit par une équipe britannique, ce bolide baptisé Bloodhound («limier», une race de chien de chasse) affiche de solides ambitions. Franchir le mur du son, battre le record du monde de vitesse sur terre (1 223 657 km/h) et, si possible, flirter avec les 1000 miles par heure (1600 km/h).

Un ruban de poussière flotte encore au-dessus de son sillage mais, à plusieurs kilomètres en aval, le prototype est déjà à l’arrêt, moteur éteint. Derrière, sur la terre ocre craquelée par la chaleur, gît le parachute qui a freiné sa course.

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Le Bloodhound durant un essai des aérofreins, qu'on distingue, déployés, à l'arrière de l'appareil.

Casque à la main, le conducteur te déplie sa longue silhouette du fuselage, ravi de sa performance.

« Nous avons atteint 904 km/h », résume tout en flegme Andy Green. « Nous sommes à la fraîche, la poussée était bonne, le petit vent a permis à la voiture de rester en ligne, le parachute s’est bien déployé. L’essai idéal, quoi ».

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Le Andy Green, un ancien pilote de chasse de la RAF, se glisse dans le siège du Bloodhound avant un essai à haute vitesse le 14 novembre dernier. Il insiste pour ne pas être appelé «pilote» : «C’est un véhicule à quatre roues, donc je suis le conducteur », dit-il. « Si on devait l’appeler pilote », rajoute un membre de son équipe, « c’est que quelque chose aura mal tourné ».

Rapidement, sa monture est tractée jusqu’aux stands, une vaste tente climatisée déployée sur la rive de l’ancien lac.

Taillé exclusivement pour la vitesse, il se présente comme un long tube blanc coiffé d’un réacteur et d’une dérive d’avion de chasse, posé sur quatre roues en aluminium.

« Réacteur à roulettes »

Un avion sans aile, en quelque sorte, qui résume le bond en avant accompli depuis le premier record de vitesse sur route homologué le 18 décembre 1898. Ce jour-là, le Français Gaston de Chasseloup-Laubat avait poussé la carcasse de sa guimbarde à moteur électrique jusqu’à… 63,15 km/h.

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Le Bloodhound au terme d'une journée d'essais, avant d'être tracté vers l'atelier installé dans une tente climatisée.

« Vous pouvez appeler ça un réacteur à roulettes mais c’est bien plus compliqué que ça », assure l’ingénieur en charge des essais, Stuart Edmondson, un rien agacé.

« Ce que vous voyez là est un mélange de Formule 1, d’avion de chasse et de véhicule spatial », décrit un de ses concepteurs, Mark Chapman. « Ça reste une voiture, avec un volant, une pédale d’accélérateur et une pédale de frein », insiste-t-il, « mais une voiture capable de rouler à 1600 km/h ».

Son moteur le range définitivement hors de la catégorie des voitures qui vrombissent sur les circuits de la planète.

Le « Bloodhound » est propulsé par le réacteur fabriqué par Rolls Royce qui équipe l’Eurofighter Typhoon, le chasseur de la Royal Air Force (RAF). Le ministère britannique de la Défense en a gracieusement cédé trois exemplaires déclassés. « Sans le mode d’emploi », persifle un des membres de l’équipe.

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Un technicien se glisse dans la prise d'air du réacteur du Bloodhound.

Comme ses 9 tonnes de poussée ne suffiront pas au véhicule pour franchir le mur du son, Mark Chapman et son équipe y ajouteront plus tard un moteur de fusée.

« On va aller 400 km/h plus vite qu’un Eurofighter à la même altitude », s’enthousiasme-t-il. « Le défi, c’est l’aérodynamique du véhicule. Il faut faire en sorte de le garder au sol. On ne voudrait pas qu’il se transforme un avion ».

Pas de quoi effrayer Andy Green, en tout cas. D’abord parce que le quinquagénaire est le détenteur depuis 1997 du record mondial de vitesse. Ensuite parce qu’il a longtemps tutoyé les nuages à bord d’un chasseur de la RAF.

« Patinage »

« La sensation, l’environnement et le véhicule sont différents », dit le colonel Green. « Mais les compétences requises pour surveiller la vitesse, la contrôler et prendre des décisions en se demandant “est-il prudent de continuer” sont les mêmes que dans un chasseur au maximum de ses performances ».

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Le conducteur Andy Green, traverse la piste tracée dans le désert de Kalahari, sur le site d'un ancien lac aujourd'hui asséché.

La principale difficulté de sa tâche consiste à garder la voiture en ligne, à l’accélération comme au freinage.

« À partir de 350 km/h, elle commence à patiner sur le sol », confie Andy Green, « c’est un peu comme conduire une voiture normale sur de la neige tassée ».

À très haute vitesse, une erreur ou un incident technique peuvent s’avérer fatals. En août, l’Américaine Jessi Combs s’était tuée au volant d’un bolide concurrent dans le désert d’Alvord, aux États-Unis.

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En août, l’Américaine Jessi Combs s’était tuée au volant d’un bolide concurrent aux États-Unis.

Dans le Kalahari, la sécurité du « Bloodhound » est l’affaire d’une femme, la seule parmi la trentaine d’hommes de l’équipe.

Comme la contrôleuse aérienne qu’elle est dans le civil, Jessica Kinsman s’assure que rien ne vient mettre en péril les essais sur les 16 km de piste tracés dans le désert. Vent, obstacles, mouvement des véhicules, rien de lui échappe.

« C’est comme un aéroport. Nous avons une piste et, presque, un avion », sourit-elle dans son poste de contrôle qui domine le désert. « Et c’est nous qui avons le dernier mot ».

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Jessica Kinsman dans la tour de contrôle.

Dans l’atelier, un homme discret ne perd pas une miette du manège des mécaniciens autour de la voiture.

Sa voiture en fait. Ex-patron d’une entreprise de fabrication de turbos, Ian Warhurst a sauvé le projet de la faillite il y a un an en rachetant sur ses deniers le « Bloodhound », menacé d’être vendu en pièces détachées.

Susciter des vocations d'ingénieur

« J’ai déjà dépensé une somme à sept chiffres en livres […] la prochaine phase du projet nécessitera la même somme », estime celui que toute l’équipe appelle le « propriétaire ». « Mais ça n’est rien en comparaison d’un budget de Formule 1 ».

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Ian Warhurst, propriétaire du Bloodhound et promoteur du projet de record de vitesse au sol.

Quand on s’avise de le titiller sur le côté pas très « écolo » de sa voiture, voire de comparer son projet à un passe-temps pour millionnaire désabusé, le jeune retraité se défend.

« Il y a le record à battre, ce serait fantastique », plaide Ian Warhurst, « mais c’est l’aventure qui importe ».

« Nous résoudrons les problèmes du futur grâce aux ingénieurs qui vont développer les nouvelles technologies pour aller plus vite, être plus efficace, être neutre en carbone », ajoute-t-il, « alors si notre projet peut susciter des vocations d’ingénieurs, nous aurons rempli notre rôle ».

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Le Bloodhound au repos après une journée d'essais.

Le succès des essais qui viennent de s’achever en Afrique du Sud devrait y contribuer, espère-t-il, et attirer aussi quelques parrains au portefeuille bien garni.

La voiture-fusée a fini sa campagne en atteignant 1010 km/h et aussitôt remis le cap sur le Royaume-Uni. Le temps d’y décortiquer les téraoctets de données enregistrées, de l’équiper d’un moteur-fusée et elle devrait revenir dans le Kalahari pour s’attaquer au record d’ici à la mi-2021.

Le conducteur Andy Green en salive d’avance. « Il n’existe rien au monde de plus rapide que le “Bloodhound”. Je suis persuadé qu’on va battre ce record ».

Et puisqu’il a le souci du détail, le Britannique tient à une précision. Non, il n’est pas le « pilote » du prototype. « C’est un véhicule à quatre roues, donc je suis le conducteur », dit-il. « Si on devait l’appeler pilote », rajoute un membre de son équipe, « c’est que quelque chose aura mal tourné ».