(Flins-sur-Seine) « Il a fallu s’habituer au masque, c’était le plus compliqué ». Depuis une semaine, les ouvriers de Renault de Flins, près de Paris, ont repris leur travail sur les chaînes de montage de voitures, avec de nouvelles distances, de nouveaux gestes et une vie à l’usine « repensée ».

Marie GIFFARD
Agence France-Presse

Sur le lent tapis roulant, ils s’activent en blouse grise autour des voitures, outil en main, dans le vacarme strident des machines. Les voitures multicolores défilent à un rythme lancinant. Rien ne semble avoir changé, à quelques détails près. L’uniforme des ouvriers a un nouvel accessoire : le masque jetable.

PHOTO GONZALO FUENTES, REUTERS

Un assembleur travaillant sur une Renault Zoé électrique, sur la chaîne de montage de l’usine Renault de Flins, à 40 km au nord-ouest de Paris. Tous les employés de l’usine --qui emploie normalement 4000 personnes-- porteront le masque et devront appliquer un protocole sanitaire strict.

En arrivant à 5 heures du matin, ils ont dû se plier aux nouvelles règles. Oubliés les portails tournants du plus grand site de production de Renault en France. A la place, un fléchage via des tentes dressées devant l’entrée. Une giclée de désinfectant sur les mains, un passage devant la caméra thermique, et le fameux mètre de distance.

Le défi a été grand sur la partie « assemblage », explique le directeur de l’usine Jean-Luc Mabire, car « elle concentre le plus de personnel, et la plupart des opérations sont manuelles ».

Ne pas se toucher… Pour faire respecter les pratiques de distanciation, il a fallu « repenser la vie à l’usine, afin que les salariés puissent travailler en toute sécurité, en confiance et de façon pérenne ». Un protocole sanitaire a été instauré.

Deux opérateurs s’affairaient auparavant sur le coffre-moteur ? Un des postes a été déplacé à l’autre bout de la chaîne. Deux personnes doivent équiper en même temps une portière ? Un panneau de plexiglas a été fixé sur le rail défilant qui transporte les éléments.

« Soulagé et impatient »

Quelques jours seulement après la reprise, les automatismes sont là.

« J’arrive, j’asperge mes outils de désinfectant : le manche, la gâchette, la batterie et la douille et j’essuie avec une lingette », décrit Joffrey Renard, opérateur sénior.

Derrière lui, le ballet incessant des morceaux de Nissan Micra et de Zoe, la citadine électrique de la marque au losange.

Les « doutes » du trentenaire à la reprise ont été vite éclipsés : « on nous a accompagnés. Il faut bien se mettre en tête de rester à distance. Et il a fallu s’habituer au masque, c’était le plus compliqué ».

Dans le gigantesque entrepôt, de nouveaux objets sont apparus : hautes poubelles à pédale et lavabos d’appoint « loués spécialement » avec distributeur de savon.

Sur le sol, de longs morceaux de scotch blanc et des croix autocollantes indiquent les distances à respecter et où se tenir lors des réunions.

Après plus d’un mois de pause forcée, pas d’autre choix que d’assimiler ces nouveaux réflexes.

« Ça fait du bien de reprendre le boulot après le chômage partiel », sourit Ahmed Banib, employé depuis 20 ans à Flins. Tout comme le jeune Thomas Retourné, qui était « soulagé » et « impatient » de revenir travailler après la fin de son contrat d’intérim.

« Au début, on nous reprenait souvent », confie Cyril, employé depuis 15 ans. Depuis, il explique se sentir « plus en sécurité au travail qu’à l’extérieur. Maintenant je porte même le masque dehors ».

Cette semaine, 1800 employés travaillent sur le site qui en accueille normalement 4000. La reprise est progressive : les concessions n’ont pas rouvert et l’usine ne peut produire des voitures qu’elle ne pourrait stocker.  

Ne pas voir les sourires

Même les espaces de vie ont été modifiés, avec du gel hydroalcoolique et des lingettes posées devant le distributeur de cafés. Dans les bureaux, « c’est les thermos maintenant », glisse une responsable.

Douze masques fournis chaque semaine aux salariés, des fournitures sanitaires, du mobilier adapté : la réouverture a « un coût important […] mais c’est la seule solution » pour retravailler, explique le directeur, Jean-Luc Mabire.  

Les casiers contenant les effets personnels ont été dispersés pour éviter les rassemblements. Des affiches incitent à « venir avec [sa] gamelle de préférence ».

Dans un coin, de drôles de parloirs : deux plaques de plexiglas ont été posées en croix sur chaque table pour créer des parois entre les salariés quand ils s’asseoient.

Cette « parfaite étanchéité », comme la décrit le directeur de l’usine, nuirait-elle à la camaraderie ?

« On arrive à discuter, concède Joffrey Renard, même si on ne voit pas forcément les sourires de tout le monde ».

Pour Anne-Sophie Goujeon, cheffe d’unité d’une équipe de production, « ça révèle un esprit d’équipe, on fait attention les uns aux autres », mais « faudrait quand même que ça s’arrête, ce serait plus pratique ».