Avec maintenant plusieurs saisons à la tête de la F1, l’Américain Chase Carey a une idée très précise de ce que l’avenir du Championnat du monde devrait être. Il reste à convaincre tous les acteurs concernés que sa vision est la bonne…

Michel Marois Michel Marois
La Presse

Un développement basé sur les amateurs

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Alors que les dirigeants de la F1 souhaitent mettre en place des règles qui égaliseraient les chances entre les pilotes – avec des moteurs moins sophistiqués et un plafond budgétaire, par exemple –, les équipes de pointe utilisent tout leur poids pour maintenir le statu quo et préserver leur domination.

C’est en 2017 que Bernie Ecclestone a finalement été contraint de céder sa place à la tête de la F1. Et personne ne s’en plaint. Acquis par Liberty Media, une société américaine spécialisée dans l’événementiel, les Grands Prix ont entrepris une véritable révolution.

Le vieux modèle d’affaires, basé sur les droits de diffusion à la télévision et « l’exploitation » des promoteurs et pouvoirs publics locaux, ne fonctionnait plus. En perte de vitesse, la F1 devait se réinventer.

L’enjeu est de taille et Chase Carey, président du Groupe F1, est convaincu qu’il passe par les nouvelles technologies. « La F1 devait évoluer, a-t-il insisté, il y a quelques jours en entrevue. Aujourd’hui, dans un marché où les consommateurs sont sollicités de toutes parts, il faut constamment se réinventer si on veut avoir du succès.

« Un Grand Prix, ce n’est pas qu’un évènement sportif de deux heures. C’est un week-end de trois jours pendant lequel les amateurs doivent pouvoir participer à plusieurs activités stimulantes. L’objectif est de captiver l’imagination des amateurs, de leur donner un accès inédit aux Grands Prix. » — Chase Carey, président du Groupe F1

« Les possibilités offertes par les nouvelles technologies sont infinies, que ce soit en direct, dans les médias sociaux, dans l’univers virtuel, avec les compétitions eSports, par exemple », poursuit-il.

« Les amateurs veulent être dans la voiture, dans les garages, derrière les écrans des ingénieurs. Et pas seulement pendant les Grands Prix. Nous avons collaboré avec Netflix à la production d’une série de 10 épisodes sur la dernière saison. Cela a vraiment été une excellente opération de marketing, même si toutes les équipes n’y ont pas participé. »

Ferrari et Mercedes ont en effet boudé le projet. « Elles ont vu le succès de la série et nous avons eu de bonnes discussions avec elles sur la possibilité de participer à d’autres projets similaires, si nous produisons une autre saison. »

Des partenariats solides

Carey et son équipe ont aussi revu leurs relations avec les promoteurs des Grands Prix. « Là aussi, il fallait changer la donne, a-t-il insisté. Nous avons tenté d’établir un dialogue avec eux, nous les avons aussi tous réunis à Londres en janvier, ce qui ne s’était jamais fait auparavant.

« Nous avons maintenant une organisation qui coordonne notre travail avec les promoteurs dans des domaines comme le marketing et la promotion. Nous avions dit en arrivant que nous avions l’obligation de développer nos marchés, les anciens et les nouveaux, et cela ne peut passer que par une collaboration étroite avec les promoteurs. »

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Chase Carey, président du Groupe F1

Cela passe aussi par l’établissement de relations financières saines. Pas moins de cinq Grands Prix étaient en fin de contrat cette année et on sait déjà que l’Espagne ne sera pas de retour au calendrier la saison prochaine, avec sans doute aussi le Mexique. Carey a déjà indiqué qu’on visait un calendrier de 25 courses dans quelques années.

« Je pense que c’est important d’avoir un peu de nouveauté dans notre calendrier, mais nous ne souhaitons pas chambarder les choses chaque année, a-t-il expliqué. Nous sommes fiers d’avoir des relations durables avec plusieurs promoteurs et l’objectif est d’établir des partenariats à long terme.

« Quant au nombre de Grands Prix, nous prendrons notre temps avant de l’augmenter. Si nous avons deux nouvelles épreuves la saison prochaine, à Zandvoort aux Pays-Bas et à Hanoï au Viêtnam, le nombre d’épreuves restera stable. »

Horizon 2021

Si la révolution de l’emballage des Grands Prix est bien amorcée, on ne sait toujours pas de quoi auront l’air les courses elles-mêmes à compter de 2021. Les règlements techniques et commerciaux qui gèrent le Championnat du monde de F1 viendront en effet à échéance à la fin de la saison prochaine et c’est un véritable bras de fer qui est amorcé depuis plusieurs mois entre tous les acteurs concernés.

« Nous faisons des progrès dans les négociations, assure Chase Carey. Ce n’est encore que pour 2021 et il n’y a pas une urgence immédiate de trouver une entente. Je crois que nous avons établi les bases de ce que nous recherchions et il y a déjà plusieurs choses de réglées, avec le règlement technique en particulier.

« Cela dit, il y a encore des désaccords importants entre les équipes. Il y a 10 équipes et chacune a une position différente de celle des autres. C’est impossible de toutes les rendre heureuses et c’est même probable qu’elles seront toutes plus ou moins malheureuses à la fin du processus. L’idée est de trouver le meilleur compromis. »

Alors que les dirigeants de la F1 souhaitent mettre en place des règles qui égaliseraient les chances entre les pilotes – avec des moteurs moins sophistiqués et un plafond budgétaire, par exemple –, les équipes de pointe utilisent tout leur poids pour maintenir le statu quo et préserver leur domination.

Interrogée à ce sujet à Monaco, Claire Williams, directrice de l’équipe du même nom, n’a pas hésité à affirmer : « C’est essentiel que les nouvelles règles soient plus favorables aux petites équipes. C’est une question de survie. »

Christian Horner, directeur de l’équipe Red Bull, pense lui aussi que les nouvelles règles seront déterminantes.

« Ultimement, je crois que les nouveaux propriétaires de la Formule 1 seront jugés sur ce qu’elle deviendra à partir de 2021. » — Christian Horner, directeur de l’équipe Red Bull

« Ils ont fait de très bonnes choses depuis deux ans pour la diffusion et le marketing de la F1, avec les plateformes numériques notamment, ajoute M. Horner. Ces initiatives apportent une plus-value pour les actionnaires, les commanditaires et les partenaires, et nous les apprécions beaucoup.

« Mais là, c’est du produit lui-même qu’il s’agit et c’est important de nous assurer que les nouvelles règles financières et techniques offriront les mêmes chances à tous les concurrents. Nous négocions, mais c’est encore difficile d’évaluer où cela va nous mener. Il y a eu beaucoup de discussions et je suis certain que nous allons recevoir bientôt une première version des nouveaux règlements. C’est là que ça va devenir intéressant ! »

À Montréal pour y rester

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

La nouvelle structure des paddocks conçue par les architectes FABG a déjà remporté un Prix d’excellence en architecture, et avec une capacité de 5000 personnes, ses loges vont aider le promoteur François Dumontier à maximiser ses revenus.

Pour Chase Carey et les propriétaires de la F1, le Grand Prix du Canada est l’une des épreuves les plus importantes de la saison et ils comptent bien la garder au calendrier encore de nombreuses années. L’entente actuelle, prolongée en 2017, assure la présentation de l’évènement à Montréal jusqu’en 2029, avec un engagement des trois ordres de gouvernement.

Et l’achèvement des nouveaux paddocks est venu lever la dernière « hypothèque » qui pesait encore sur l’avenir du Grand Prix. Construits en 1998, les paddocks n’étaient plus conformes aux besoins des équipes, sur le plan de la capacité d’accueil notamment. La superbe nouvelle structure conçue par les architectes FABG a déjà remporté un Prix d’excellence en architecture, et avec une capacité de 5000 personnes, ses loges vont aider le promoteur François Dumontier à maximiser ses revenus.

Présent lors de l’inauguration des paddocks, le président du Groupe F1, Chase Carey, a souligné : « Nous avons célébré il y a quelques années le 50e anniversaire du Grand Prix du Canada [en 2017], certains des héros de la F1 sont originaires d’ici et il y a eu des épreuves mémorables sur le circuit Gilles-Villeneuve.

« Les amateurs canadiens sont parmi les meilleurs et ce Grand Prix est sûrement l’un des plus populaires de la saison auprès des pilotes, des équipes et des amateurs étrangers. J’ai grandi dans le Nord-Est américain et plusieurs de mes compatriotes considèrent ce Grand Prix comme le leur. » — Chase Carey, président du Groupe F1

Carey a convenu que les nouveaux paddocks étaient devenus essentiels. « C’est le genre d’améliorations qui permettent à un Grand Prix de demeurer pertinent tout en offrant à ses partisans des nouveautés excitantes. Les nouvelles installations sont superbes. Je ne savais pas à quoi m’attendre quand je les ai découvertes, mais elles dépassent toutes nos attentes. En prime, les Montréalais pourront bénéficier toute l’année de ces bâtiments de grande classe. »

Et alors qu’on parle toujours de l’ajout d’un deuxième Grand Prix aux États-Unis, il n’est pas question pour l’instant de modifier la date du rendez-vous canadien. « C’est vrai que nous étudions la possibilité d’avoir une autre course aux États-Unis et c’est aussi vrai qu’il n’y a pas vraiment de trou dans le calendrier en juin, a souligné Carey. Mais nous n’avons encore aucun projet vraiment sérieux aux États-Unis et ce n’est que quand nous en aurons un que nous étudierons le meilleur calendrier possible. Le Canada restera en juin pour l’instant et sans doute encore pour plusieurs années. »